• 40. MONSIEUR LAI S'EST ENVOLE

     

    L'artiste Francis Lai vient de mourir récemment. L'annonce de ce décès me ramène à certaines musiques créées par cet homme, véritable génie de la composition. Un titre particulièrement, Générique FR3Les étoiles du cinéma, me rappelle une des périodes les plus heureuses de ma vie : l'été 1976.

     

    40. MONSIEUR LAI S'EST ENVOLE...Le musicien et compositeur français, Francis Lai, vient de mourir à 86 ans ce 7 novembre. C'est un nouvel artiste de ma prime jeunesse qui vient de partir. Seuls les gens de ma génération ou de celle d'avant connaissent ce nom et les musiques si caractéristiques qu'on peut y rattacher. Francis Lai a embelli musicalement quelques émissions de télévision et quelques films dont les célébrissimes Un homme et une femme (1966) et Love story (1970) pour lequel il recevra l'Oscar de la meilleure musique de film en 1971. Il a aussi beaucoup composé pour la chanson : de nombreux artistes connus lui doivent les mélodies de chansons célèbres ou non de leur répertoire. La période montante puis glorieuse de Francis Lai s'est étalée du début des années 1960 au début des années 1980. Par la suite, il s'est fait doucement de plus en plus discret... comme le font les personnes dont l'élégance est une véritable attitude de vie : Francis Lai a eu son heure de gloire mais il n'est jamais tombé dans ce cabotinage exaspérant où se vautrent tant d'autres artistes.

    Je ne vous ferai pas une biographie de l'artiste : vous trouverez d'autres sites pour ça. Seuls m'intéressent ce que le travail de l'homme m'a apporté et pourquoi j'y suis particulièrement attaché : la musique de Francis Lai reste liée à des moments de mon adolescence essentiellement, des moments légers, calmes, des moments familiaux. Pendant cette période qui fut pour moi particulièrement éprouvante entre 12 et 16 ans à cause du harcèlement scolaire que j'ai subi au collège, je retrouvais un semblant de sérénité et de sécurité entre les quatre murs de la maison familiale. Mon tout premier électrophone installé un temps dans la salle à manger du foyer fut monté dans ma chambre à l'étage quand je franchis le seuil de l'adolescence.  C'est alors là que je pus écouter mes 33 tours et 45 tours sans être dérangé par quiconque la plupart du temps. 

    Ma rencontre de cœur avec la musique de Francis Lai eut lieu en 1976. La 3è chaîne de télévision publique, FR3, ne diffusait alors que depuis quelques mois, de manière limitée : les programmes commençaient en fin de soirée vers 17h puis s'achevaient vers minuit. Certains soirs, un film était diffusé, et un générique introduisait ce grand moment de cinéma : FR3 avait choisi une esthétique très "culture", un certain glamour inhabituel à l'époque, pour habiller sa programmation dédiée au 7è art. FR3 anticipait un peu, sans le savoir, la création d'Arte bien des années plus tard. Le générique introduisant la séquence cinéphile de la chaîne montrait une suite de regards appartenant à des gloire du cinéma françaises ou étrangères en noir et blanc. Les yeux des uns et des autres se succédaient sereinement, se superposant une seconde au regard précédent qui disparaissait à travers un fondu. Le défilé des regards se faisait au son d'une musique douce entêtante qui invitait à s'installer confortablement devant son écran et à suivre le long-métrage prévu. Cette mélodie enchanteresse était une composition géniale de Francis Lai. Son titre était Les étoiles du cinéma. Contre toute attente, cette musique plut tellement au public que la chaîne s'en servit pour faire sa promotion : un 45 tours sortit dans les bacs au printemps 1976 sous le titre de Générique FR3 - Les étoiles du cinéma. Ce fut un succès : le disque caracola en tête des hit-parades durant quelques semaines. Mais moi, je n'en savais rien alors : j'étais en 6è, bien occupé par mes devoirs et déjà à subir les premiers faits de harcèlement scolaire, fait méconnu à l'époque. En outre, ma famille n'avait aucun tourne-disque chez elle. La musique, les chansons, c'était à la radio ou à la télévision, en noir et blanc encore pour nous. Les galettes en vinyle noir, je les voyais à l'extérieur, chez des cousins ou à l'école en cours de musique.

     

    40. MONSIEUR LAI S'EST ENVOLE...

     

    Puis vint juin 1976. Depuis quelques mois, je vivais une période faste : tout me réussissait, ou presque. Ma 6è avait été brillante : je partageais la 1ère place de ma classe avec une autre élève. Avec l'arrivée du printemps, se profilait ma communion solennelle selon le rite catholique encore très ancré en Bretagne-sud alors. La messe de cérémonie avait lieu début juin au moment où les cours sont allégés et que notre orientation est déjà connue au collège. Bref, juin fut cette année-là un moment de pur bonheur de vivre... comme l'été qui allait suivre. De plus, 1976 fut l'année de la dernière grande sécheresse du XXè siècle : le soleil brillait sans discontinuer chaque jour depuis l'arrivée du printemps. En somme, on peut dire que tout était au beau fixe dans tous les domaines : ma communion solennelle marquait le coup de cette période de chance dont je sus profiter entièrement, librement, joyeusement. J'étais bien, entouré des miens au sein d'une famille ouvrière et paysanne, simple, où la subtilité n'était pas toujours de mise mais où l'amour était présent.

    Ma communion eut lieu le dimanche 13 juin 1976. La famille élargie, cousins, cousines, tantes, oncles, etc., avait été invitée pour l'événement. Ce matin-là, avant même d'avoir revêtu l'aube blanche des communiants et fait quelques photos sur la pelouse familiale déjà jaunie par des semaines de sécheresse, ma marraine et ma mère m'offrirent mes premiers cadeaux, ceux du passage de l'enfance à l'âge d'un homme en devenir : une montre... et un électrophone Grundig avec plusieurs disques 33 tours et 45 tours. Il y avait un peu de tout ce que comptait la chanson populaire de l'époque. Certains disques avaient été choisis plutôt selon les goûts de ma mère mais je m'en moquais : j'avais aussi de quoi me satisfaire sur d'autres enregistrements. J'étais aux anges : j'avais moi aussi un tourne-disque, comme les grands. J'ai d'ailleurs toujours perçu ce temps de la communion solennelle comme un rite de passage des enfants entrant dans la puberté vers une période qui allait les préparer à leur rôle social de futur adulte. Après la cérémonie, on n'était plus un enfant : s'ouvrait alors le temps de l'adolescence autant symboliquement que concrètement.

    Après la cérémonie à l'église, la famille est rentrée à la maison. Un long déjeuner familial s'annonçait. J'ai gardé sur moi mon aube en coton immaculé une bonne partie de l'après-midi pour les photos qui se succédaient mais aussi pour retenir ce long moment de bonheur que j'aurais voulu interminable. Tandis qu'autour de la grande table familiale, rires, blagues et conversations s'entrecroisaient, l'électrophone placé temporairement sur un vieux buffet breton en chêne massif jouait sa musique sur commande. Et parmi les albums disponibles ce jour-là, il y avait une compilation de 12 titres de variété, tubes du moment, dont Les étoiles du cinéma de Francis Lai. Le morceau était en fait repris par un orchestre professionnel inconnu qui rejouait tous ces succès. Un tel disque permettait de ne pas acheter tous les 45 tours des titres un à un, ce qui aurait été hors de prix pour une famille comme la mienne. C'était un bon compromis : à côté de versions originales en simple, j'avais cette compilation qui me permettait d'écouter des succès du moment dans des versions soignées et souvent fidèles aux originaux... voire même meilleures parfois ! Sur ce 33 tours, figuraient deux chansons, respectivement 1er & 2è grands prix de l'Eurovision 1976, que j'aimais beaucoup : le Royaume-Uni venait de remporter le concours avec son très entraînant Save your kisses for me aux arrangements so british interprété par le groupe Brotherhood of man. La France s'était, quant à elle, classée en 2è position avec son léger et un rien frivole Un, deux, trois interprété joyeusement par la blonde Catherine Ferry. Évidemment, sur mon album de reprises, les titres étaient chantés par d'autres artistes complètement inconnus. Cependant, le rendu final était excellent.

    Tandis que les chansons défilaient une à une, je me souviens parfaitement du charme que produisit alors sur moi l'écoute du titre de Francis Lai, en 5è position sur la face B de l'album : une invitation à la détente, au rêve, au calme, à savourer l'instant présent, être ici et maintenant dans le plaisir du partage, oui être... Je n'avais évidemment pas les mots, ni les concepts à cet âge-là, pour décrire mon ressenti mais je sentais la vibration si particulière de cette mélodie vraiment belle, bien construite, efficace. Un bon compositeur sait faire passer son âme, une part intime de lui-même, dans son œuvre... même interprétée par d'autres. J'ai pu écouter plus tard la version originale des Étoiles du cinéma mais je l'ai moins aimée que la reprise faite par l'orchestre de Mario Cavallero : celle-ci est plus douce, plus "piano-bar", invitant à se relaxer dans une atmosphère cosy aux lumières tamisées. La reprise est à mes yeux plus élégante, raffinée, avec son côté "jazz" discret et classieux. Aussi, je la partage avec vous telle que je l'ai découverte moi-même pour la première fois. Internet permet absolument de tout retrouver, avec le grésillement du diamant sur le disque en prime :

     

    Générique FR3 "Les étoiles du cinéma" de Francis Lai
    interprété avec brio par l'orchestre de Mario Cavallero
    pour la collection PopHits - Hit-parade chanté
    © 1976 - Musidisc Europe

    40. MONSIEUR LAI S'EST ENVOLE...

    Recto de la pochette du volume 26 de la collection PopHits
    où figure le titre de Francis Lai en 11è position.

     

    Lorsque j'écoute cette reprise des Étoiles du cinéma, immédiatement, je pense à un coucher de soleil sur la mer. En effet, à l'époque, j'habitais Saint-Philibert, une station balnéaire sur les rivages du golfe du Morbihan. Les fenêtres de la salle à manger familiale puis celle de ma chambre plus tard donnaient toutes plein ouest. Souvent, ce 33 tours PopHits a tourné sur la platine tandis que je regardais le soleil couchant : instant magique à chaque fois. Cette image restera à jamais liée dans mon esprit à cette mélodie de Francis Lai. C'est sans doute pourquoi aujourd'hui, partout où je suis hébergé (hôtels, amis), je demande dans quelle direction donne la chambre où je vais dormir et si je peux choisir ma place, je privilégie aussitôt une pièce donnant vers le Ponant.

    Voilà, c'est ainsi que je fis connaissance un jour d'été avec la musique de Francis Lai. Plus tard, j'ai écouté et apprécié d'autres titres de l'artiste, et particulièrement le fameux générique si aérien du film Bilitis (1977) qui allait à nouveau être un grand succès pour le musicien.

     

    Bilitis Générique extrait de la BO du film Bilitis (1977)
    composé et interprété par Francis Lai
    © 1977 - Warner Bros Records

    40. MONSIEUR LAI S'EST ENVOLE...

    Recto de la pochette du 45 tours Bilitis Générique

     

     Je me souviens il y a quelques année lorsque j'échangeais sur un réseau social avec une dame australienne plus âgée que moi. J'avais posté sur mon profil quelques titres musicaux favoris et qui résumaient ma vie. J'avais téléversé entre autres Bilitis Générique. La femme avait trouvé que pour mes 12 ans, j'avais aimé des musiques visant plutôt les adultes, montrant ainsi une certaine maturité. C'est amusant car Bilitis était un film érotique, ce qu'à l'époque j'ignorais. En fait, j'ai découvert le titre Bilitis Générique plus tard, lorsque j'avais 17 ans.

    En tout cas, je remercie à titre posthume Francis Lai d'avoir nourri mon imaginaire pour longtemps : grâce à sa musique, une forme de poésie chaude et réconfortante colore ma vie par instant. Et ça durera jusqu'à ma mort. Salut l'artiste ! J'espère que votre envol vers l'ailleurs s'est fait en paix, porté par le son de notes et d'arpèges. Je souhaite que vous puissiez goûter un bonheur des plus mérités, à la mesure du réconfort et du plaisir que vous avez apportés à bien des gens avec votre musique si intimiste et exigeante.

     

     

    Crédits photos : X

     

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