• 33. MÉTHODE SYLLABIQUE V/S METHODE GLOBALE (II) - en revenir aux faits

     

    Le présent texte répond à un commentaire qui m'a été laissé en réponse à l'article 27 du blog ayant pour thème ma satisfaction de voir le ministre de l'Éducation nationale actuel réhabiliter la méthode syllabique. C'est en raison de la longueur de ma propre réponse à ce commentaire que j'ai décidé d'en faire un article à part entière. En effet, cela me permet de préciser et de développer certains thèmes reliés à l'apprentissage de la lecture mais aussi à l'éducation scolaire vu que mon interlocuteur affirme clairement que l'article concerné a un fond erroné sur le plan factuel, ce qui sous-entend que j'aurais manqué de rigueur dans ma réflexion. Comme c'est faux, je ne pouvais répondre en dix lignes : je devais étoffer mon argumentation. Or, comme le format "commentaire" fatigue vite l'œil du lecteur, j'ai décidé de créer carrément un nouvel article, ce qui m'a obligé à donner cette fois davantage de références que dans l'article précédent sur le même sujet. Le présent texte est fondé sur la preuve scientifique : les faits éducatifs décrits, même s'ils passent par mon opinion personnelle, y sont démontrés de manière objective incontestable. En outre, comme je suis étudiant en psychologie, ma réflexion repose en partie sur le contenu scientifique de mes cours de psychologie cognitive et de neurobiologie cérébrale. En bas de l'article, certaines de mes sources vous sont laissées pour aller plus loin.

    Cet article est une seconde dédicace à mon amie Anne (du Rhône) très concernée par l'usage d'un français correct et la belle langue.

     

    Il y a quelques mois, j'ai publié l'article 27 du blog qui a suscité de nombreuses réactions ici et sur Facebook où j'avais mis un lien vers mon texte. Dans cet article, j'exprimais ma satisfaction à voir M. Blanquer, le ministre de l'Education Nationale remettre à l'honneur la méthode syllabique d'apprentissage de la lecture si décriée par une partie du monde enseignant. Parmi les commentaires reçus des uns et des autres, j'ai reçu une réponse contradictoire de la part d'un internaute manifestement remonté contre mes propos : le ton du commentaire était sec mêlant de-ci de-là une pointe d'agressivité à des jugements de valeur. J'ai répondu à cette personne directement sur la page de l'article. Toutefois, je n'ai pu tout dire : mon propre commentaire aurait été trop long. Du coup, j'ai choisi sur le moment de n'exprimer que ce que j'avais ressenti à la lecture des propos de cette personne : j'en suis resté une réflexion superficielle. J'ai préféré reporter l'écriture d'une réponse plus circonstanciée.  Ce 33è article du blog me donne ainsi l'occasion de développer ma pensée sur un sujet qui m'interpelle au plus haut point vu qu'il est abordé dans mes études universitaires en psychologie.

    Nous verrons dans une première partie que la méthode globale est une réalité pédagogique en France depuis les années 1970. Puis nous constaterons que le rejet de la méthode dite syllabique est de nature purement idéologique : il repose avant tout sur des présupposés culturels et historiques qui nourrissent des préjugés tenaces.

     

    La présence de la méthode globale dans l'enseignement élémentaire en France


    Dans le commentaire qui m'a incité à écrire le présent article, l'auteur a osé affirmer avec un aplomb rare que la méthode globale n'avait jamais figuré dans l'enseignement public français et que tout au plus, elle n'avait été qu'un élément intégré à des méthodes pédagogiques marginales :

    "La méthode globale, qui n'existe pas, n'a en effet jamais été pratiquée à l'école publique française. Des méthodes avec une approche globale plutôt. Mais elles ont été pratiquées à la marge par un nombre infime d'enseignants."

    Avancer avec autant d'audace une telle énormité démentie catégoriquement par le terrain m'a stupéfié. C'est comme si on m'avait soutenu mordicus que la Terre était plate ou qu'une baleine était un poisson. Je me suis dit que mon interlocuteur vivait soit dans une réalité très particulière, soit faisait montre d'une incroyable mauvaise foi, mais qu'il avait en tout cas loupé le coche pour relater la vérité factuelle. 

    Concrètement, la méthode globale existe bel et bien dans l'enseignement public français : elle est née des théories pédagogistes, et plus particulièrement des travaux de Jean Piaget, psychologue suisse qui s’est spécialisé dans le développement de l’enfant sous un angle extrêmement structuraliste. C’est ensuite vers les années 1960 et surtout 70 que ces théories ont eu le vent en poupe puisque suite à l’ouragan de mai 1968, tout ce qui était avant cette période fut jugé bon à jeter sans aucun discernement. On était dans une épuration culturelle purement idéologique, détachée complètement d’une analyse objective du terrain. Ces théories furent portées par plusieurs personnes dont le célèbre Philippe Mérieux et le très dogmatique Michel Lussault qui en restent tous deux les des plus ardents défenseurs encore aujourd'hui.

    Sur le terrain scolaire, la méthode globale a été enseignée seule durant une bonne partie des années 1980. Dans ma famille, je l’ai vue et revue : nous en avons parlé. Par ailleurs, dans mon entourage amical gravitent également beaucoup d'enseignants avec lesquels je ne compte plus les conversations sur ce sujet toujours brûlant. Je n'ai pas encore eu l'occasion de leur parler de ce commentaire et surtout de cette affirmation insensée mais je serais curieux de voir leur réaction... car certains d'entre eux, tous trentenaires aujourd'hui, ont utilisé la méthode globale et ont même été éduqués avec elle en cours préparatoire !

    Dans l'article 27 du blog, je rappelle pourtant deux faits précis. Premièrement, je dis que depuis des années les professeurs des écoles utilisent une méthode d’apprentissage mixte qui associe les approches globale et syllabique, ce qui m’a été largement confirmé par des enseignants et élèves autour de moi. Deuxièmement, je donne l’exemple d’une ex-collègue africaine qui s’est trouvée confrontée à la présence de la méthode globale à l’école de sa fille puisque l’enseignante de celle-ci lui en a parlé, lui conseillant de compléter les cours scolaires par un soutien à domicile avec la seule méthode syllabique. Je ne pense pas être entouré d’un vivier d’affabulateurs. Et moi-même, je ne raconte pas des choses qui n’ont jamais existé avec des gens imaginaires : je n’avance jamais rien, surtout publiquement, qui n’est été étayé par des faits. Je vérifie toujours mes dires : c’est un minimum. Mais là, j'étais face à un déni de la réalité pur et simple.

    Le métissage pédagogique associant méthode globale et méthode syllabique a commencé à prévaloir dans les écoles élémentaires durant les années 1990. En effet, les neurosciences commençaient alors à s'implanter en France, prouvant suite à de nombreuses expériences que la méthode syllabique était la plus respectueuse du fonctionnement cérébral d’assimilation de connaissances 1. Toutefois, notre cerveau bien que privilégiant un apprentissage progressif, élément par élément (ce que fait la méthode syllabique), intègre aussi une vision d'ensemble d'un contexte, qu'il soit factuel ou purement lexical. Naturellement, lors une période dite critique, l’enfant apprend en établissant plus ou moins consciemment des associations cognitives complémentaires 2. Notre cerveau fonctionne de façon globale à 100 % à chaque instant, ce qui ne signifie pas toutefois qu'il intègre puis assimile les choses sur un délai donné en une seule fois : la progression appartient à son mode d'adaptation 3 à une situation par la reconnaissance isolée de chaque élément qu'ensuite il réassemble dans un tout cohérent. Ce processus progressif s'appuie sur un séquençage des informations reçues. Finalement, opposer les méthodes globale et syllabique est une perte de temps : notre cerveau associe naturellement deux modes de fonctionnement opposés de façon complémentaire. Du coup, les deux approches distinctes peuvent être réunies pour en former une autre mixte. Ce qui d'ailleurs a été fait sur le terrain. Cependant, il faut bien respecter la phase d'intégration progressive qui exige de démanteler les mots en unités de son élémentaires, les phonèmes, toutes reliées à d'autres unités d'écriture minimales, les graphèmes, qui forment les bases de notre orthographe. Or, les pédagogistes n'ont cessé de critiquer toute cette partie minutieuse, technique, en la jugeant arbitrairement abêtissante, la reléguant souvent de manière fallacieuse à une méthode de conditionnement : l'élève n'aurait été durant des décennies qu'un équivalent du fameux chien de Pavlov, répétant des sons détachés de tout sens initial avec au bout la récompense (le bon point) ou la punition (bonnet d'âne et mise au piquet). C'est d'ailleurs cette interprétation abusive que colportent les propos de mon contradicteur à mon article 27 :

    "Non ce qui à changer depuis les années 70 c'est qu'on n'accepte plus qu'on frappe les enfants, on n'accepte plus les humiliations comme le bonnet d’âne. Et j'ai pourtant vu moi même des châtiments corporels pendant ma scolarité donc même après les années 70. Mais c'était plutôt exceptionnel à mon époque.

    C'est vrai que l'ancienne méthode marchait plutôt bien accompagnée de quelques coups de bâton. Même pas besoin d'en mettre à tout le monde la peur du bâton suffisait pour la majorité. Même les chiens obéissent bien mieux quand on les frappe. Faut-il le faire pour autant ?"

    En fait, l'essentiel du rejet envers la méthode syllabique réside dans ce fantasme récurrent d'une éducation punitive et d'un rapport d'autorité forcément traumatisant pour l'enfant. Une telle vision des choses est bien sûr subjective, arbitraire. Cependant, la méthode globale possède également un côté répétitif qui peut amener à penser à un apprentissage par conditionnement, et bien plus encore que la méthode syllabique. Je n'y avais jamais pensé jusqu'à ce qu'un ancien collègue de travail qui avait 20 ans en 2014 lors de son arrivée dans l'entreprise où je travaillais alors m'explique la manière dont il avait appris à lire et à écrire en primaire. Il avait eu son bac deux ans auparavant. J'avais eu du mal à le croire bachelier tant son niveau d'orthographe était médiocre. A mes yeux, parvenir en terminale avec une telle méconnaissance de la langue était tout bonnement impossible. Intrigué, j'avais alors interrogé mon jeune collègue sur son apprentissage de la lecture et de l'écriture à l'école élémentaire. Très honnête, il m'avait décrit en détails les sections de texte, mots, groupes de mots, phrases courtes qu'il avait dû identifier d'un coup d'œil et rattacher à une ou plusieurs idées ou des concepts de façon automatique. Ce n'est qu'ensuite que le découpage syllabique des mots intervenait. Maxime m'expliquait qu'il avait vite compris que l'association mot/sens importait davantage aux yeux de l'enseignante : l'identification sémantique prenait le pas sur l'identification orthographique. Du coup, le jeune homme avait pris le pli comme beaucoup d'autres de ses camarades d'apprendre des flopées de mots par cœur, ceux imposés par son institutrice, au détriment de la forme qui pouvait changer selon le contexte : conjugaison, accords divers, pluriels irréguliers passèrent dans son esprit à la trappe. Le garçon avait toujours été conscient qu'il jouait sur une facilité, sa mémoire visuelle excellente, et qu'il offrait ce que l'adulte voulait voir et entendre. Ni plus, ni moins. Malheureusement, cette appropriation globalisante du vocabulaire où il fallait répéter bien docilement les consignes de l'enseignante s'est faite au détriment de l'appropriation singulière des composantes des mots, leurs syllabes et du coup du son associé. D'ailleurs, lors des réunions professionnelles, la lecture de Maxime sans être laborieuse butait sur des termes complexes à 3 ou 4 syllabes, peu connus, techniques, mais avec une prononciation simple. Or, la méthode syllabique vous permet de lire un nouveau mot aisément car chaque segment du mot est identifié immédiatement avec le son correspondant. Quant au sens, le contexte vous l'apporte ou alors vous ouvrez un dictionnaire.

    Mon jeune ex-collègue avait bénéficié de la méthode mixte dont je parlais plus haut. Il m'expliquait que la méthode globale restait largement privilégiée sur le terrain malgré une combinaison avec l'autre approche. Concrètement, beaucoup d'enseignants formés à l'université selon l'éclairage pédagogiste restituaient celui-ci en toute logique dans leurs classes. Ce qui explique le faible niveau orthographique contemporain. Dans le 27è article du blog, l'exemple d'une ex-collègue et de sa fille à qui l'enseignante propose de compléter les cours de lecture par un travail avec la méthode syllabique à domicile reflète la réalité d'un manque. Et ce cas est loin d'être isolé ! Ce qui prouve qu'un problème pédagogique existe bien. C'est pour cette raison particulièrement que l'affirmation lancée par mon contradicteur est irrecevable. Alors déni ou mauvaise foi ?

     

    33. MÉTHODE SYLLABIQUE V/S METHODE GLOBALE (II) - réponse à un commentaire

     

    Un jugement erroné sur la méthode syllabique

    Le rapprochement entre méthode d'apprentissage syllabique et autoritarisme scolaire ou rigidité éducative appartient sans conteste aux poncifs les plus récurrents sur la question des apprentissages élémentaires. Mais faire un tel lien est absurde sinon fallacieux : deux éléments qui n'ont strictement RIEN à voir sont réunis par pure inférence, ce qui nous rapproche de la pensée sophistique. Concrètement, l'excès d'autorité, enfin ce qu'on perçoit comme tel, peut tout à fait exister avec l'enseignement de toute méthode d'apprentissage, qu'elle fût syllabique, globale ou autre. L'autorité mal gérée est aussi préjudiciable qu'un manque d'autorité : ce facteur a plus à voir avec la personnalité d'un enseignant qu'avec la méthodologie proprement dite. Un professeur peut très bien s'appuyer sur la méthode syllabique et une pédagogie intégrative en simultané : c'est tout à fait compatible. Le rejet de l'emploi de la méthode syllabique est nourri par un préjugé tenace : l'apprentissage par association d'outils sonores (sons ou phonèmes) avec des outils visuels (les lettres de l'alphabet ou graphèmes) serait une tâche décervelante voire débilitante en raison de son côté purement technique ne nécessitant aucune réflexion mais juste l'application de consignes. En fait, le simple suivi d'une procédure d'exécution est perçu comme une soumission à une autorité qui installerait les élèves dans la passivité mentale. Ce n'est évidemment qu'une interprétation toute personnelle ne reposant sur aucun fait objectif. L'argumentation contre la méthode syllabique est tellement fondée sur la subjectivité individuelle, approche irrecevable du point de vue scientifique, que dans son commentaire, mon interlocuteur émet un jugement de valeur à l'encontre des chercheurs cognitivistes qui étudient le développement cognitif de l'enfant et le fonctionnement du cerveau humain. Il les accuse carrément de ne pas passer assez de temps avec leur progéniture à cause de leurs activités professionnelles et qu'ils ne peuvent ainsi bien connaître celle-ci, ce qui à ses yeux les disqualifie pour porter une conclusion définitive sur les pratiques éducatives des enfants en général. Cette charge contre la science se comprend lorsqu'on est opposé à la méthode syllabique dont diverses études 1 ont prouvé le profit intellectuel pour l'enfant.

    Cette défiance envers la méthode syllabique a pour racine principale un dogmatisme philosophique appuyé majoritairement par des idéologies politiques attenantes de type gauche libertaire ou socialiste qui tendent à durcir le débat en le simplifiant à outrance : l'individualité seule est vue comme l'essence de la réalisation de soi. Mon contradicteur évoque ainsi la dimension d'être de l'enfant et la notion de contexte, des éléments chers aux pédagogistes et à tout défenseur de la méthode globale comme si le bien-être infantile ne pouvait s'accorder avec l'apprentissage basé sur la méthode syllabique. Ceux qui plébiscitent l'usage des méthodes d'apprentissage partant du tout vers le particulier aiment rappeler le développement de la pensée autonome individuelle que provoqueraient de tels outils éducatifs... alors que le fond essentiel du débat est ailleurs. Le problème est moins la méthode d'apprentissage que la relation entre l'enseignant 4 et ses élèves lors de ses cours : l'autonomie, c'est le professeur qui l'apprend alors à l'enfant. Se concentrer sur l'outil empêche de repenser complètement la relation pédagogique entre un adulte et sa classe.

    Aucune méthode d'apprentissage n'est idéale. Mais certaines, meilleures que d'autres, sont à privilégier. C'est pourquoi je vois d'un bon œil la réintroduction d’une part dominante de méthode syllabique selon les vœux du ministre de l’Education Nationale. M. Blanquer a émis un simple constat d’efficacité plus grande et avérée scientifiquement. Ca ne va pas plus loin. C’est une mesure pragmatique et sage qui s'est heurtée bien sûr au conservatisme d'une partie fortement politisée à gauche du corps enseignant. C'était à prévoir : nous sommes en France où la réinterrogation des habitudes pose toujours problème et où une conception unique et totémique de l'action éducative et sociale est admise, celle socialiste, donnée à voir comme étant la plus favorable à la collectivité entière. Ce qui est évidemment une interprétation subjective des choses. Le préjugé qui voudrait que la méthode syllabique soit synonyme de formatage intellectuel provient de cette idéologie politique de gauche qui se voit comme le seul vecteur de progrès pour la société ; c'est presque une conception religieuse de la réalité sociale propre à cette pensée puisqu'on est dans la croyance en LA vérité, même si ce n'est que de SA vérité toute particulière dont on parle finalement. Cette manière de voir les choses explique pourquoi ce débat comme bien d'autres est toujours âpre, donnant lieu à des prises de position remplies de certitudes au lieu d'en revenir à l'objectivité. Pourtant, malgré de nombreux biais cognitifs, mon contradicteur parvient à laisser un peu d'espace à l'impartialité en rappelant une partie de son expérience de vie concrète. Il cite l'exemple de sa petite fille avec laquelle ses parents ont réussi à instaurer un climat général de confiance. Par là, il met implicitement l'accent sur un point fondamental : la nécessité d’avoir avec un enfant une relation de confiance, ce qui implique un respect réciproque entre l’adulte et l’enfant. C’est l'unique condition de base. Il est logique et pertinent qu’on cherche à appliquer en classe la méthode d’apprentissage la plus efficace mais il est tout aussi essentiel que cet enseignement se fasse dans un cadre constructif, valorisant, pour l’enfant.

    Toutefois, lorsqu'on est chez soi, on ne doit s'occuper que d'un ou quelques enfants, souvent deux, trois ou quatre, rarement plus. Or, un professeur doit gérer une classe entière, ce qui change radicalement la donne. A côté des méthodes pédagogiques, outils de transmission du savoir, c’est l’intelligence relationnelle 4 de l’enseignant qui va primer, sa manière de faire passer une méthode, d’utiliser son outil d’apprentissage. En somme, la plus efficace des méthodes ne vaudra plus grand-chose si l’enseignant est incompétent ou peu engagé. Toutefois, une méthode peu ou moyennement efficace, même avec un bon enseignant, ne fera guère évoluer des élèves. Tout le monde est d’accord pour dire qu’un enfant ne cesse d’apprendre où qu’il soit : hors de l’école, sa curiosité persiste, souvent plus forte que jamais, et c'est aux adultes qui l'entourent de savoir répondre à cette soif de connaissances propre aux premiers âges de la vie. Je laisserai du coup mon contradicteur évoquer ce facteur de développement intellectuel fondamental que représente le lien entre l'enfant et les adultes proches puisqu'au moins sur ce point, nous sommes d'accord :

    "Des méthodes miracles on nous en a toujours proposé et on nous en proposera encore mais les enfants sont tous différents.. La vérité c'est que les enfants apprennent malgré la méthode. Les enfants apprennent en nous regardant et en nous imitant. Le cerveau est une machine à trouver ses propres méthodes, il suffit d'être exemplaire, de répondre aux questions. C'est pour ça que notre fille de 4 ans sait lire sans qu'on lui ait appris. Elle a comprit toute seule que b et a font ba. On s'en fait une montagne mais c'est pas si compliqué. (...)."

    Les torsions idéologiques récurrentes qui polluent le débat opposant "pro-syllabique" et "pro-globale" depuis des années se retrouvent en toute logique dans la question d'une présence plus importante de la méthode syllabique à l'école. On voit que des biais socioculturels faussent la réelle vision des choses : deux systèmes de valeurs fondés sur deux visions antagonistes de la société se confrontent. En fait, la méthode syllabique pâtit de son utilisation dans un contexte culturel extrêmement hiérarchisé où le professeur était placé au-dessus de l'élève : l'enseignant, élément actif, transmettait à l'enfant, apprenant, élément passif. Les pédagogistes ont rejeté cette vision de l'acte éducatif jugée injuste parce qu'inégalitaire ; ils ont préféré développer une approche structuraliste du développement de l'enfant où celui-ci était créateur de sa vie de façon conscientisée. La notion d'autorité a alors été dévalorisée et fustigée au profit de celle de l'égalité de statut entre élèves et enseignants. Or, cette nouvelle approche du lien adulte/élève qui se veut plus humaine reste toutefois discutable scientifiquement. Quoique argumentée par de nombreux essais en sa faveur depuis les années 1970, elle demeure essentiellement une posture dogmatique : aucun fait probant ne vient démontrer que ce statut égalitaire est meilleur que l'ancien très hiérarchisée et jugé plus coercitif et aliénant. Des propositions de méthodes pédagogiques alternatives ont été proposées comme celles de Maria Montessori, Célestin Freinet ou de Rudolf Steiner par exemple. Elles ont leurs qualités reconnues mais elles ont aussi des limites. J'ai déjà entendu des enfants éduqués selon une de ces pédagogies expliquer qu'ils n'avaient pas apprécié l'expérience : ils auraient préféré un cadre plus strict. Ca a été dit plus haut : aucune méthode miracle n'existe... et c'est vrai ! Le plébiscite actuel de ces méthodes alternatives a plus à voir avec l'ère du temps qu'avec une qualité réellement supérieure de leur enseignement, caractère toujours non prouvé scientifiquement 5 : elles sont en phase avec les conceptions du moment avant tout et doivent leur succès grandissant à ce fait principalement. Notre époque est celle du refus de l'autorité et du jeunisme, y compris pour les adultes qui ne cessent de contester tout type de pouvoir, en particulier en France, et se comportent en adolescents encore à 30 ans et bien plus : le concept d'égalité est devenu la norme sociale commune imposée au risque du totalitarisme... et donc de l'arbitraire. Où est alors le progrès social pour la collectivité ? Surtout que cette égalité se fait toujours au détriment des meilleurs éléments vers lesquels convergent de multiples préjugés puisque la plupart viennent de milieux sociaux privilégiés financièrement.

    En France, les questions concernant l'Éducation nationale sont toutes captées par les idéologues de gauche qui affirment péremptoirement ce qui est "progressiste" et ce qui est "traditionnel" en mettant bien dans ce terme tout un sens péjoratif qui n'y figurait pas. Ce biais énorme empêche de voir les choses avec justesse : le principe qui veut qu'un enfant issu d'un milieu modeste aura d'emblée plus de difficultés à intégrer un apprentissage de la lecture technique, celui de type syllabique, est un préjugé politique avant d'être un fait empirique. En effet, ça signifierait que les enfants d'ouvriers ne fonctionnent pas mentalement comme leurs homologues de milieux aisés.  Or, moi-même, fils de maçon, j'ai appris très tôt à lire. Pourquoi ? Parce que mes parents s'intéressaient à la manière dont leurs trois enfants allaient intégrer les savoirs scolaires. Ils prenaient la responsabilité de notre instruction comme ils le faisaient pour notre éducation. A leurs yeux, le maître d'école nous apportait ce qu'eux-mêmes ne pouvaient nous enseigner et complétait l'apprentissage fait sur le terrain du domicile familial. Mes parents, personnes pleines d'un bon sens populaire, envisageaient notre instruction comme issue d'une complémentarité. Ils n'ont jamais critiqué l'école : ma mère savait ce qu'elle devait à celle-ci et lisait sans problème les grands classiques français... après un "simple" certificat d'études. Maman m'a ainsi appris beaucoup de mots tel un dictionnaire vivant. Pourtant, elle "n'était" qu'une femme de ménage ! Aussi, en tant que fils d'ouvrier, j'affirme qu'au sujet des questions d'apprentissage, le problème est moins le contexte socio-éducatif dû au milieu social que la qualité de la relation entre les parents et leurs enfants. En outre, d'authentiques cancres existent dans les classes privilégiées. Cependant, la plupart du temps, ces derniers parviennent à atteindre de hauts niveaux d'études sans aucun mérite. La source des inégalités d'accès à de hautes études serait davantage à rechercher du côté des possibilités d'influence sur l'appareil scolaire que de celui des apprentissages. D'ailleurs, les parents qui cherchent le plus à contourner la carte scolaire et à placer leurs enfants dans des établissements côtés sont, on le sait tous, ceux de classe sociale supérieure : l'argent ou la notoriété sociale constituent d'excellents moyens de pression sur l'administration scolaire.

      

    Parvenus à la fin de ce texte, nous pouvons constater que la question sur les méthodes d'apprentissage de la lecture demeure en France l'objet d'un débat public tendu où l'idéologie des uns répond à celle des autres : l'objectivité a bien du mal à trouver sa place face aux certitudes dogmatiques. Les partis-pris, les préjugés et les raccourcis se taillent la part du lion : peu écoutent l'autre camp et peu se réfèrent au terrain, l'enfant et son cerveau face au monde. En résumé, la méthode alpha-syllabique se révèle plus efficace que celles dites globale et semi-globale axées sur une approche visuelle des mots dans un contexte purement scolaire. Or, il est évident qu'un enfant ne cesse jamais d'apprendre où qu'il soit et à tout moment : c'est là qu'intervient l'acquisition d'un savoir par l'enfant grâce à sa relation individuelle avec un environnement perçu de manière globalisée. Aussi, opposer les approches d'apprentissage syllabique et plus globales est vain : les deux types de méthode sont en fait éminemment complémentaires. Peut-être serait-il plus opportun de ne pas les faire intervenir au même moment lorsqu'un enfant accomplit une tâche de lecture précise ? Ou plutôt pas de la même manière ? Peut-être qu'au lieu de proposer une méthode associative qui n'a jamais vraiment satisfait grand-monde par sa complémentarité bâtarde, aurait-il mieux valu proposer les deux approches de façon alternée, l'enfant associant de lui-même des liens complémentaires induits avec ce qu'on lui apprend sur le moment. Notre cerveau fonctionne effectivement en simultanéité mais appuyé sur la progression, processus majeur de l'apprentissage humain en tout domaine. Ces questions qui me viennent à l'esprit démontrent à elles seules que le débat est très complexe ; l'apprentissage de la lecture ne peut se satisfaire d'approches purement idéologiques. Le dogme politique trop présent dans les discours officiels doit laisser la place à une qualité souvent mal perçue en France : le pragmatisme. Si ce dernier s'appuie sur l'intention sincère de faire progresser les élèves, que craindre concrètement ? Si mes propres parents, et bien d'autres comme eux, sont parvenus à montrer cette qualité dans le domaine de l'instruction, c'est tout à fait possible en général. Tout repose sur la volonté collective, ce qui nous ramène à une question de socio-culture nationale.

    J'achèverai en remerciant mon contradicteur. J'étais parti pour ne publier un nouvel article sur notre sujet que dans un avenir indéterminé. Il m'a obligé à argumenter dessus de façon plus complète plus rapidement que je ne le pensais. Ma position clairement affichée dans l'article n° 27 du blog à l'origine de ce nouveau texte ne relayait alors qu'un simple ressenti face à notre thème de discussion. Grâce à la contradiction apportée par mon visiteur, j'ai dû préciser et surtout prouver le fond de ma pensée, ce qui est bien sûr plus fiable et éclairant.

     

     

    NOTES ET CRÉDITS :

     

    (1) : Espinoza O. et Bruno A-M. Responsable scientifique : Deauvieau J. Lecture au CP : un effet-manuel considérable. Rapport de recherche. Novembre 2013. France : Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines.

    Bohler S. (2013, 23 décembre). Quand les neurosciences enterrent la méthode globale. Repéré à http://www.scilogs.fr/l-actu-sur-le-divan/quand-les-neurosciences-enterrent-la-methode-globale/

    Voici une vidéo tirée d'un reportage de France TV sur les conclusions de recherches en neuropsychologie et neurobiologie cérébrale :

     

    (2) : Shlomo Bentin, psychologue cognitiviste à l'université de Jérusalem, dans un rapport d'une recherche scientifique qu'il a menée, écrit  :

    "Theoretical considerations suggest that phonological awareness and the acquisition of the alphabetic principle are directly interdependent, and that the positive correlation might reflect mutual influence and even causal relations between these two skills. The alphabet is the latest and probably the' most advanced form of writing (DeFrancis, 1989). One of its most important virtues is that, like speech, it uses a relatively small set of well-defined symbols (the letters) that can be combined in a practically infinite number of ways to represent all the possible words in a language. The representation of words by orthographic patterns is efficient only because the basic units of writing, the letters, are mapped onto the basic units of speech, the phones. Thus, words are not represented in writing by arbitrary and holistically distinguished patterns but rather, the combination of letters that represents a particular word is fully determined by the sequence of phonemes of which the word is composed." - 

    Bentin S. (1992).  Phonological Awareness, Reading, and Reading Acquisition: A Survey and Appraisal of Current Knowledge. In Haskins Laboratories Status Report on Speech Research 1992. SR-111 / 112 (p. 175). USA (Connecticut). New-Haven: Haskins Laboratories.

     

    (3) : Dehaene S., Huron C. & Sprenger-Charolles L. Ministère de l'Education nationale. Académie de Grenoble (2012). Quelques grands principes de l'apprentissage de la lecture. PDF. pp. 2-3. Repéré à 
    http://www.acgrenoble.fr/ien.bourgoin2/IMG/pdf/Quelques_grands_principes_de_l_apprentissage_de_la_lecture_et_progression_Dehaene.pdf

     

    (4) : Dehaene S. Collège de France (2015, 13 janvier). L'attention et le contrôle exécutif. Fondements cognitifs des apprentissages scolaires. Article & vidéo. Repéré à https://www.college-de-france.fr/site/stanislas-dehaene/course-2015-01-13-09h30.htm

     

    (5) : Des études sur les méthodes alternatives Montessori, Steiner ou Freinet existent bien sûr mais leurs conclusions sont toutes biaisées : aucune n'a été menées selon le cadre strict de la recherche scientifique où seule l'objectivité prime. A partir du moment où une étude conclut que tout est formidable, que l'idée défendue est meilleure que d'autres, en particulier que la thèse officielle défendue, ça signifie que la méthodologie utilisée n'est pas rigoureuse. Une conclusion scientifique authentique n'est JAMAIS complètement affirmative et intègre l'infirmation par souci d'objectivité : c'est impératif. Étant formé aux statistiques, j'ai appris qu'un résultat fiable est toujours nuancé et que sa validité ne peut qu'être majoritaire dans une fourchette acceptable : un résultat avec un taux très élevé de confirmation d'une hypothèse de départ est toujours suspect. La règle générale de la vie est toujours la nuance décalée vers un bord ou l'autre. Les statistiques permettent de traduire en chiffres cette règle de la vie qui est de tourner systématiquement autour de la moyenne avec une majorité plus ou moins modérée vers une direction donnée selon l'objet de la recherche.

     

     Crédits photo : Ipotâme...tâme

     

     

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 9 Mai à 12:51

     

     Bonjour Paul Laurent,

    Je vous remercie d'être passé sur le blog "amitié". Je reviens donc vers vous pour vous exprimer mes remerciements, et vous dire que comme vous, je suis heureuse de la décision qu'à prit le ministre de l'éducation, car depuis que je disais à mes proches que c'était la méthode syllabique d'apprentissage de la lecture, la meilleurs méthode ! C'est avec cette méthode que j'ai appris à lire, et ensuite à comprendre les mots que je reconnaissais en reconnaissant et assemblant les consonnes, ainsi que voyelles pour finir par  lire correctement  le mot écrit. Il y a beaucoup de choses que l'on devrait remettre en fonction comme le respect de chacun, (les cours de civisme) et des tenues correctes pour éviter les moqueries entre élèves. Dans certains domaines, le modernisme n'est pas forcément une réussite. Je vous souhaite une très bonne journée ! N. GHIS.

      • Dimanche 20 Mai à 01:58

        Bonjour Ghislaine !

        Les faits scientifiques sont clairs : comme dit dans l'article, la méthode alpha-syllabique est + efficace pour apprendre à lire. Ca ne souffre aucune contradiction : c'est prouvé et surtout objectif. Le reste, c'est de l'idéologie et de la manipulation. Ceci dit, pour des raisons de complémentarité, on peut ajouter à l'approche syllabique un peu de la méthode visuo-globale appelée aussi méthode orthographique car on demande à l'élève de "photographier" mentalement des mots entiers avec leur orthographe complète sans les découper en syllabes et leur associer en même temps un sens. Certains élèves sont en effet + sensibles à l'approche globale et en tirent profit. Toutefois, peu parviennent à un résultat satisfaisant : le niveau général de l'orthographe a beaucoup baissé. Presque plus personne n'écrit correctement la langue de nos jours, y compris des mots simples. L'association des deux méthodes a cependant du bon puisque comme je le rapporte dans l'article, notre cerveau réunit naturellement les deux modes d'apprentissage pour intégrer la lecture et l'écriture.

        Quant au reste, le civisme, le respect de l'autre, dont vous parlez, là, ça commence à la base dans chaque famille, cellule mère de la culture sociale ; le relais peut se faire par les Pouvoirs Publics via certaines administrations. Mais l'idéologie socialiste-communiste dont je souligne l'influence très prégnante dans la sphère publique, et surtout l'Éducation nationale, a déformé le concept de respect pour ne le diriger que vers un seul type de population : l'immigré musulman venant de partout et d'ailleurs. Alors, je crois que vous pouvez encore attendre longtemps une amélioration. En tout cas, je ne continue pas plus sur ce thème : ce n'est pas le sujet de l'article.

        A + tard !

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