• 3. LA GRENOUILLE ÉBOUILLANTÉE

     

    Ce conte narre une histoire désormais bien connue du grand public. Cette fable cruelle est une métaphore du syndrome humain de l'habituation face au pire, attitude qui, à mes yeux, représente ce que l'homme a de plus mauvais en lui parce qu'elle laisse la porte ouverte au mal et à la souffrance sans plus aucune limite éthique. Et cette habituation est encore plus dangereuse lorsqu'elle concerne le domaine politique : ceux qui ne s'estiment pas concernés par une situation ou sont rassurés par ce qui leur est montré sont déjà les premières victimes désignées du système qui les trompe et les exploite. Si vous y percevez un lien avec ce que nous vivons actuellement en Occident, et surtout en France, vous visez sans doute juste. 

    La version que je vous invite à lire est un exercice littéraire personnel. J'ai ajouté à l'intrigue initiale un nouvel élément dramatique : la présence d'un être humain. Je trouvais en effet la version commune de l'histoire où seule la grenouille est citée très succincte, sans aucun attrait littéraire et pauvre d'un point de vue créatif. En outre, introduire un personnage humain me permettait de mettre en exergue le fond politique de la fable. J'ai aussi décidé d'agrémenter la trame avec plusieurs éléments supplémentaires, comme par exemple celui de doter la grenouille d'une psychologie humanisée plus probante, tout en jouant sur le style.

     

    Il y a bien longtemps, une grenouille vivait au bord d’un étang. C'était une jolie grenouille verte d'assez grande taille et aux belles formes rebondies. Son grand plaisir était comme toute grenouille qui se respecte de plonger dans l’eau de l’étang autant pour chasser les moucherons que pour nager et s’amuser. Un jour, un journalier passa près de la mare et s’installa sur sa rive pour se reposer. L’ouvrier marchait pour rejoindre une ferme située à quelques kilomètres afin d’y travailler pour les moissons. Il avait déjà beaucoup marché et mourait de faim. Son dernier repas datait de la veille : l’argent commençait à manquer. Alors qu’il s’était allongé sur l’herbe, la grenouille poussée par la curiosité s’approcha prudemment de lui. Au bout d’un moment, l’homme s’aperçut de la présence de l’animal. Immédiatement, dès qu’il vit la grenouille bien grasse et dodue, l’idée de la manger lui vint à l’esprit. Avec le dernier quignon de pain rassis et quelques prunes qui restaient dans sa besace, elle ferait un bon repas, pensa-t-il. Seulement, il fallait d’abord la capturer. Or, il savait que les grenouilles comme toute créature sauvage se méfiaient naturellement des humains.

     

     

    L'homme se souvint d'avoir vu un ruisseau qui coulait non loin de l'étang. Se redressant, il salua courtoisement la grenouille l'invitant à se rapprocher davantage. Puis il lui expliqua qu'en toute amitié, il avait envie de lui faire plaisir et de lui offrir un bain dans une eau aussi limpide que délicieuse : il feignit de trouver dommage qu'elle pût passer son temps à se baigner dans une eau trouble et stagnante. Le batracien fut très surpris d'une telle proposition et se maintint sur ses gardes : que cela pouvait-il bien cacher ? Avait-on jamais vu un être humain chercher à sympathiser de la sorte avec une grenouille ? L'homme sentit la méfiance de l'animal et se mit à lui parler de choses et d'autres d'un ton anodin. Il maîtrisa sa voix du mieux qu'il pût afin de conserver une douceur propre à charmer la grenouille et obtenir son assentiment. Plusieurs minutes s'écoulèrent. Elles parurent une éternité à l'ouvrier. Le batracien écoutait ce dernier, immobile. Malin, le journalier décrivit la belle eau claire et vive qui coulait à plusieurs mètres de là, s'éternisant sur sa limpidité, insistant sur son envie d'en rapporter à la grenouille sans que ça lui coûtât un seul effort. D'abord réticent, l'animal sentit monter en lui un désir de plus en plus impérieux de goûter à l'expérience unique que lui proposait l'individu. "De toute manière, un seul coup de mes puissantes pattes suffira à m'éloigner en quelques secondes de cet humain s'il tente quoi que ce soit contre moi.", se dit la grenouille. "Jamais il ne pourra me rattraper : je suis bien plus rapide et agile que lui !". Mais il fallut encore quelques minutes supplémentaires pour que le batracien fût complètement convaincu de la bonne foi de son interlocuteur. Finalement, l'animal finit par livrer sa confiance au voyageur, soutenu par la certitude infaillible de pouvoir s'enfuir à la moindre entourloupe. Mais pour être tout à fait honnête, la grenouille, malgré sa défiance, crevait littéralement d'orgueil de se voir traitée avec autant de considération par un être humain : elle savait que plusieurs de ses congénères l'observaient, tapies au loin dans les hautes herbes bordant la mare. Cette réception à ciel ouvert représentait pour elle un instant de gloire qu'elle n'aurait jamais pu imaginer vivre. Si tout se passait comme elle le prévoyait, sa renommée serait faite près de l'étang et de ses environs après le départ de l'homme. Elle deviendrait une vraie star auprès de la faune locale.

    Le journalier se leva. Il sortit de sa grande besace un faitout sans couvercle de belle taille à la forme allongée. Le récipient était en cuivre légèrement terni et cabossé par endroits. L'homme s’en servait parfois pour manger dehors quand il n’avait trouvé aucun toit pour souper et dormir. L’ouvrier marcha jusqu’au ruisseau. Il remplit d’eau le faitout puis revint près de l’étang où l’attendait la grenouille. Puis il ramassa du bois mort et commença à installer un foyer. Il posa quatre grosses pierres de chaque coté du tas de bois desséché puis aplatit ce dernier. Fouillant dans sa besace, il fit apparaître une grille en fer rectangulaire noircie par les cuissons répétées avec un long manche. Quand cette grille ne lui servait pas à rôtir de la viande ou quelques châtaignes, elle était bien utile pour y déposer le faitout sans que le récipient touchât le feu directement. C'était un bon moyen de prolonger la vie d'un ustensile qui lui était nécessaire et dont le prix trop élevé pour ses revenus irréguliers lui interdisait le moindre relâchement. L'homme posa la grille les quatre coins en équilibre sur les pierres puis le faitout dessus, laissant ainsi une distance entre le cul du récipient et le bois. Enfin, il sécurisa la zone grâce à quelques cailloux trouvés aux alentours puis alluma un feu. Se tournant alors vers le batracien, il l'invita à plonger et se baigner dans l'eau bien claire ramenée du ruisseau et dont la température allait devenir très agréable. Pour la grenouille, c’était une vraie aubaine : ça lui changeait de l'eau trouble et froide de son étang. Elle sauta d'un coup de patte puissant dans le récipient rempli aux deux-tiers. Le journalier s'agenouilla près du foyer. Il convia l'animal à se laisser complètement aller et à profiter au maximum de son bain tandis que lui surveillerait le feu afin que la température demeure à un niveau adéquat. Pour conserver le lien de confiance, l'homme tint à rappeler que son objectif était bien d'offrir une nouvelle expérience à son invitée... rien de plus.

    Rusé, l'ouvrier avait pris soin de n’allumer qu’un feu très faible qui chauffait lentement le fond de la marmite. Il savait que si l’eau avait bouilli trop vite, la grenouille aurait immédiatement pris appui sur ses solides pattes arrière et aurait sauté bien loin hors du récipient. Aussi, malgré la faim qui le tenaillait, il prit le parti de ne rien précipiter. Il maintint une augmentation de la température de l'eau très graduelle, presque imperceptible même. Les dernières craintes du batracien, alors, s'envolèrent.

     

    3. LA GRENOUILLE ÉBOUILLANTÉE

     

    Tant que l’eau resta froide, l’animal ne s’inquiéta pas. Puis très graduellement, la température augmenta. La grenouille se laissa gagner par la douce torpeur qui commençait à l’envahir. Quelle étrange et merveilleuse sensation ! Jamais dans sa vie, elle n’avait ressenti un tel bien-être. Que l’eau de son étang lui semblait un environnement bien inconfortable et indigne d'elle à présent ! Grâce à ce voyageur très bon, elle pouvait goûter à une amélioration de ses conditions de vie. Elle devrait voir avec l’homme comment rester tous deux en contact afin qu’elle puisse revivre un tel moment. Pendant ce temps, l’ouvrier voyageur lui susurrait d’une voix très douce que la chaleur allait lui détendre les muscles et assainir sa peau.

    L’eau demeura longtemps tiède. Le batracien ne se méfiait plus. Puis, lorsque la température commença à s’élever, suscitant un léger inconfort, une petite voix intérieure, son instinct, l’avertit : « Vite, déguerpis, saute ou tu vas mourir ! ». Mais la grenouille n’écouta pas, tant la sensation de chaleur lui restait toujours plus agréable que son malaise, l’engourdissant chaque seconde davantage. Pendant ce temps, l’homme lui répétait que tout était normal et qu’elle devait seulement profiter de l’instant présent, simplement tirer parti au maximum de cette eau merveilleuse et curative qu’aucune autre grenouille n’avait encore eu la chance de goûter avant elle. Le batracien était aux anges. Gonflé d’orgueil, l'animal pensa : « J’en aurais des choses à raconter aux autres grenouilles. ».

    Puis, l’eau commença à devenir vraiment chaude. Le batracien se plaignit alors à l’homme. Aussitôt, ce dernier le rassura, lui disant que s'il quittait la marmite avant la fin de l’expérience, il ne pourrait bénéficier de ses résultats curatifs. Bien qu’indisposée, la grenouille obéit, confiante. Enfin quand l’eau fut très chaude, au-delà du supportable, la petite voix intérieure se réveilla à nouveau et lui hurla : « Saute ! Tu vas mourir ! ». Tout à coup, une, deux puis trois grosses bulles apparurent à la surface de l’eau. Cette fois, la grenouille comprit : elle avait été bernée. Prise de panique, elle tenta de rassembler ce qui lui restait de forces pour sauter hors du faitout mais ses muscles étaient si engourdis, son corps devenu si insensible, qu’elle ne put faire aucun mouvement. Soudain, une atroce douleur envahit sa chair au plus profond d’elle-même. Elle voulut coasser à pleins poumons, hurler sa souffrance et appeler à l'aide ses congénères dans un ultime élan de vie, en vain.

    L'eau bouillonnait, furieuse, violente, désormais. Ballotté dans tous les sens, tourné et retourné sur lui-même, par les bulles nombreuses qui apparaissaient puis disparaissaient à un rythme effréné, aveuglé par la vapeur d'eau, l'animal ne bougeait plus : ses quatre membres étaient définitivement paralysés. Malmenée par le liquide bouillant, la grenouille, inerte, flottant comme un simple objet à la dérive, suffoquait de plus en plus. Toutefois, elle ne restait qu'à demi-étourdie. Remplie d'effroi, affligée par sa bêtise orgueilleuse et dévorée par la douleur, elle sentit, en toute conscience, la vie la quitter. Une seconde plus tard, elle était morte, cuite à point.

     

    Pierre-Laurent Sisley

     

     

    NB : Il s'agit bien d'un conte. En effet, naturellement, les grenouilles ont un instinct de conservation très développé : dès 25 °C, elles cherchent à s'échapper de tout contenant où elles sont enfermées si on en fait chauffer l'eau graduellement. Sinon, eh bien, jetées directement dans une eau bouillante, elles... meurent bien évidemment en quelques secondes comme nombre d'êtres vivants sur terre. La croyance en leur passivité dans un tel contexte est venue suite à des erreurs d'appréciation scientifiques au XIXè siècle. Mais si la science a corrigé depuis son point de vue, la fable, elle, est restée dans l'imaginaire collectif. Et c'est très bien ainsi.

     

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