• 28. L'INSTANT "MONTBAZILLAC"

     

    Lorsqu'on souffre d'une dépression, suivre simplement une envie, c'est suivre un désir et suivre un désir, c'est juste exprimer la vie qui est soi. C'est même exprimer le peu de désir de vivre qui demeure encore en soi, même si ce désir est abîmé. Un soir, en pleine chute intérieure, Il aura fallu que j'ouvre une bouteille de vin pour me reconnecter au plus intime de mon être... en un instant qui s'étira sur les heures suivantes : intensité du moment présent, concentration de la force vitale qu'il me restait, et ce reste produisit la magie spontanée d'un moment de vie... délicieux et distingué avec son enseignement caché.

     

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    Ce soir-là, j’étais mal, de ce mal sourd, discret, qui vous envahit hors de tout motif conscient lorsque vous ne savez plus vraiment quoi faire, où aller. Le nuage de brume intérieur s’était levé quelques heures plus tôt en début d’après-midi. D’un blanc grisé diaphane, il flottait mollement, sans lourdeur excessive en mon âme et mon cœur, estompant les pourtours de ma conscience, troublant ma vision du monde avec une légèreté morose. J’étais dans un état intermédiaire que je ne connais que trop bien, ni vraiment triste, ni vraiment gai, ni tout à fait ceci, ni tout à fait cela, ni l’un, ni l’autre, juste moi empreint d’un vague à l’âme à la douceur cotonneuse. J’étais dans la pénombre intérieure d’un automne printanier, cette saison étrange et singulière qui a installé ses quartiers en moi depuis des années.

    Le moment de dîner était venu, sans plaisir, obligatoire, solitaire. Mon colocataire, bon cuisinier, avait pourtant cherché à me concocter un repas agréable au goût et à la vue : un demi-avocat avec du jus de citron frais accompagné de petites chips de lentilles puis un plat de raviolis frais au fromage servis dans une assiette sertie de légumes crus aux belles couleurs, le tout biologique. Mais pris dans mes pensées insensibles, inertes, je ne voyais pas la beauté et la valeur de ce que j’avais devant les yeux. J’avalais une première bouchée de l’avocat, comme ça, le cœur nuageux, la tête robotisée. La chair verte, tendre, au goût suave relevé par l’acidité douce du citron, piqua ma langue mais ne provoqua pas en moi l’émoi habituel lorsque je mange une alimentation de qualité. Pourtant, cet avocat à point, citronné, avait cette texture fondante à la saveur simple, subtile, qui me faisait raffoler de ce fruit. Quelque chose manquait : un vin !

    Or, je savais que je n’avais plus aucune bouteille pour accompagner un repas ordinaire. Je suis un amateur de bons crus français ou étrangers, les rouges particulièrement que je trouve meilleurs et sais moins nocifs pour la santé. J’aime boire du vin régulièrement : toujours modérément et avec délectation. C’est un de mes grands plaisirs, de ceux qui me mettent le plus en relation avec mon être intime. J’aime associer simplicité et raffinement. Choisir un vin, le boire ensuite, c’est comme marcher vers moi-même. L’écriture, l’usage de l’anglais, une promenade dans les bois ou un moment avec un ami cher me procurent le même type de plénitude immédiate. Lorsqu’on se donne à quelque chose qui nous plaît, on rend hommage à la vie, cette vie terrestre dont le désir et la pulsion sont les fondements. Nous sommes une expression de la vie, de l’univers, d’un Tout complexe et multiple dont l’énergie est l’élément-clé qui remplit ce presque-vide cosmique. J’avais le choix : celui d’un dîner certes succulent mais morne ou celui du même dîner mais à la fête… à la fête pour moi, pour rien, juste pour aller bien, parce que j’en avais envie, TRÈS envie. Le plaisir, et seulement le plaisir… d’exister ici et maintenant, sans penser au lendemain.

     

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    J’étais seul avec moi-même comme la plupart du temps depuis des mois. Aucune occasion spéciale pour ouvrir une des bouteilles de garde que j’avais chez moi. Mon dieu, qu’elles me semblaient lointaines et singulières mes années nantaises avec les dîners et pique-niques champêtres que j’organisais alors ! Un contexte matériel inadéquat faisait qu’au fil des ans, j’avais abandonné à regret une habitude qui m’avait fait avoir un cercle amical vivant et chaleureux : vivre à proximité de Paris était sur bien des plans en complète disharmonie avec ma vie. Y vivre me faisait traverser un désert relationnel presque complet. Pourtant, signes isolés et synchronicités subites m’avaient averti de la nécessité de quitter une région toxique pour mon bien-être mental et physique. Le trio maléfique, peur, doute et raison, s’était ligué pour me faire m’enliser dans une situation matérielle négative... qui avait fini par me rendre résigné : je suis en dépression dorénavant. La capitale française et sa proche banlieue m’avaient toujours refusé leurs faveurs en quoi que ce soit. J’étais comme un poisson marin qui tentait de s’adapter depuis longtemps à une vie en eau douce : j’étais, en moi, à demi-mort, dans cet entre-deux perpétuel qui vous tue à petit feu. Inexorablement, ma légèreté des bords de Loire s’était volatilisée, laissant place à la monotonie la plus simple et la plus tenace, ayant échoué à se conformer à l’atmosphère des bords de Seine. Là, assis devant mon assiette pourtant colorée et appétissante, je ressentais un mal-être diffus à la douceur empoisonnée. 

    Puis tout à coup, j’eus assez de ces conventions que je me fixais à partir d’une copie des actions des autres. Basta ! J’allais me faire plaisir ! Pourquoi attendre un événement particulier ? Après tout, ma dépression trouve une grande part de son origine dans la frustration due à l’attente de ce qui sera… tandis que je trouverai certainement plus de bonheur à vivre l’instant présent sans rien extrapoler pour l’avenir. La leçon était là ! Je me suis alors levé et dirigé vers une desserte où j’entrepose quelques crus et j’ai choisi parmi eux un Montbazillac Château Larchères de 2010 dont la robe « or » translucide brillait avec éclat dans son écrin de verre. Cette bouteille provenait d’une fête de Noël de mon ancien travail du temps où y étaient offert des paniers garnis de qualité aux employés. Je me suis souvenu du jour où j’avais placé cette bouteille sur son étagère me promettant de ne l’ouvrir que pour une occasion spéciale qui finalement n’est jamais venue ou tarde un peu trop à venir : la robe du vin était devenue plus claire, moins étincelante. Ce soir-là, le précieux nectar arborait un jaune mordoré éclatant, presque soyeux, captivant… désirable. Détail amusant : ce vin était aussi biologique ! J’ai souri. C’était l’accord parfait avec le reste du repas et je ne l’avais même pas fait exprès ! La bouteille en main, je n’avais plus qu’une seule envie : m’enchanter le gosier. J’ôtai le bouchon et me choisis le verre à pied que je préférais, d’un violet profond, et j’y versai le vin avec délicatesse. Les arômes capiteux du liquide doré commencèrent à flatter mon odorat avec une incroyable subtilité. L’extase… Je savais avant même d’y avoir trempé les lèvres que j’allais me régaler et que le vin s’accorderait parfaitement avec tout le repas. Ce fut le cas. 

     

    28. L'INSTANT "MONTBAZILLAC"

    Montbazillac "Château Larchères" 2010

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    Je mangeai lentement, savourant chaque bouchée. Je bus pareillement, faisant durer le plaisir, petite gorgée par petite gorgée. Mon palais fut à la fête ! Les saveurs des aliments et celles du vin se mêlèrent avec harmonie. En plus, j’innovai : le Montbazillac est un vin blanc dont la saveur sucrée le prédispose à être bu soit en apéritif avec des entrées douces au goût, soit en accompagnement de desserts, rarement pour tout un repas. Mais avec délectation, je jetai les conventions à la poubelle des convenances stupides et désuètes. Allez hop, écologie intérieure ! Recyclage haut-de-gamme ! Durant tout ce dîner, je célébrai naturellement la vie, rendant hommage au présent, à mon humble présent sans éclat, lui… mais MON présent quand même tout morne et ardu fût-il ! Je fêtai CELUI que j’étais, un être imparfait, celui tombé dans une ornière une nouvelle fois à force de craindre de marcher sur le chemin qui lui correspondait : un autre pas vers la prise de conscience, le pas ultime, celui le plus important. Finalement, si en dix ans, j’avais bien réduit l’espace de dissonance entre le Moi social et le Soi intime dans ma vie, j’avais  atteint une limite fondamentale : une dépression était venue me rappeler qu’aujourd’hui, je devais modifier radicalement ma manière de vivre… et qu’elle était là parce que je n’en avais pas le courage tout simplement, paralysé par la peur des conséquences matérielles immédiates. La conscience de ce point de rupture à venir m’envahit d’un coup : lucidité vitale.

    Que de détours prend notre être profond, authentique, pour nous passer un message ! Tout le monde connaît les rêves, les états de transe plus ou moins provoqués, les lapsus révélateurs, mais oublie qu’agir selon son envie du moment, quand cette envie vient du plus profond de soi, qu’elle reflète la partie de soi la plus pure, hors de portée des déviations psychologiques imposées par l'environnement social, met chacun en lien direct avec sa vérité singulière, l’être nu, unique, original, qui est son essence. Nous n’avons pas besoin de choses compliquées pour être nous-mêmes : simplement, allez voir un film qui nous plaît, aller nous promener, peindre, écrire, chanter, danser, porter tel vêtement plutôt qu’un autre, boire un bon vin ou un cognac, etc., toute chose qui nous inspire, nous transporte, nous galvanise même, au risque, et surtout ce risque-là, de déplaire aux autres, nos proches parfois. Cette action d’expression de soi-même peut passer à travers la chose la plus insignifiante en apparence, la plus stupide, la plus inutile ou inconvenante, déplacée au regard de l’extérieur : ce n’est pas grave, c’est notre ressenti qui compte, ce que nous sommes bien plus que qui nous sommes. Le paraître doit céder la place à l'être.

     

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    Ce soir-là, j’ai dit merde à l’avenir et oui au présent. Je me suis retrouvé au point X, le point central, le seul qui existe en fait à ce moment-là : ici et maintenant… et rien d’autre. J’ai laissé définitivement partir les idées préconçues sur les rares projets qu’il me reste. J’ai commencé à admettre que je ne savais rien sur l’issue de mes efforts pour réaliser mes objectifs. Maintenant, il me faut accepter ce fonctionnement de la vie : accepter que toute action, même sincère, déterminée, soutenue par d’innombrables efforts, puisse aboutir à l’échec ou à un résultat différent de l’idée que j’en avais. Je sais que c’est sur ce point précis que va se reporter tout mon travail intérieur lors des prochaines années : ma démotivation, ma procrastination maladive, ne trouvent pas de source ailleurs que là. Mon objectif thérapeutique : retrouver suffisamment confiance dans la vie pour agir de façon cohérente avec moi-même et non plus comme il faut ou comme je crois qu’il faut. Je dois absolument apprendre à faire plus abstraction du regard des autres et me fier à mon intuition, pourtant excellente conseillère. C’est fou ce qu’ouvrir une simple bouteille de vin a pu m’apporter un soir : honorer ce qui est et non plus se soumettre à ce qui devrait être. La valeur d’un geste anodin… fondamental.

    Ce texte me semble tout de même un rien étrange… tant il mêle une action futile, en apparence du moins, à une profonde réflexion existentielle. C’est vraiment l’alliance des contraires. Mais c’est ainsi que j’ai vécu ce moment de grande lucidité intérieure. Ce fut l’instant « Monbazillac » avec ses éclats d’or et sa lumière douce : ma route fut éclairée pour mieux me retrouver au-delà de la souffrance qui est mienne aujourd’hui. Quelquefois, action vaut méditation. L’important est de vivre, de CHOISIR de vivre… au PRÉSENT !

     

     

    Crédits photo : LP Le Chanjour

     

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  • Commentaires

    1
    Mardi 19 Septembre à 14:47

    Le bonheur est souvent caché dans les choses simples. Il peut laisser des traces dans le passé. On peut l'envisager au futur. Mais une chose est sûre : il est à déguster au présent, comme un verre de  "Montbazillac" wink2.

    Merci pour le partage de vos impressions, en ces moments visiblement chargés d'émotion. 

    Amicalement,

    Sérénita

    2
    Jeudi 21 Septembre à 14:54

    Bonjour Sérénita !

    En fait, j'ai vécu d'autres moments semblables dans le passé. Disons qu'ils n'avaient pas eu autant de sens que ce soir où j'ai débouché cette bouteille de vin. En effet, ce soir-là, j'étais mal, "vide" à l'intérieur, comme dans un brouillard avec une envie de vomir... ma vie. C'est propre à la dépression : le rejet profond de ce que l'on est et de ce qu'on vit. Du coup, le fait de boire ce vin a été un geste vital, un véritable acte de survie. Ce soir-là, j'ai bu plus que du vin : j'ai absorbé l'essence de la vie, je me suis ainsi réénergisé. Je me suis dit "Je continue quoi qu'il arrive". Et je me suis surtout respecté : le fait d'avoir bu un vin de haute qualité a en plus appuyé ce fait.

    Merci de votre passage ! smile

    3
    Jeudi 21 Septembre à 18:51

    Je vous souhaite de tout cœur plein d'autres moments comme celui-là smile. Enfin...entendons-nous bien, pas spécialement à boire du vin happy. Contempler un coucher de soleil  sur la  mer ou respirer le parfum d'une rose, c'est bien aussi yes.

    Bonne soirée.

    Mes amitiés,

    Sérénita

      • Mercredi 27 Septembre à 18:55

        Je sais que le fait de boire du vin à un moment où on se sent mal psychologiquement fait craindre la dérive alcoolique : l'addiction à une substance ou une activité est souvent une réponse à un mal-être. Or, il se trouve que ma prise d'alcool est liée indéfectiblement à l'image du chic. J'aime le vin rouge particulièrement mais j'aime surtout les BONS vins rouges. Le critère qualitatif est primordial : il appartient pleinement au plaisir de boire du vin sinon je préfère me priver. Je le sous-entends d'ailleurs dans l'article même si ce soir-là, je bois un vin blanc : le rituel avec le verre à pied prouve ce sens de l'esthétique qui accompagne le cérémonial du versement du vin. D'ailleurs, même si je vais apprécier de boire un bon crû dans un verre normal, le plaisir en sera toutefois un peu gâché : la présence du verre à pied, et surtout d'au moins 20 cl, celui de dégustation, s'impose pour que je profite pleinement du breuvage autant sur un plan gustatif que visuel... et aromatique (très important, l'odeur pour découvrir & apprécier un vin qui ne peut s'épanouir que dans de grands verres à pied). 

        Sinon, à part ça, oui, d'autres possibilités existent bien sûr pour renouer avec soi mais elles me demandent plus d'efforts mentaux & physiques. Pour l'instant, elles répondent moins à mes attentes comme peuvent le faire la nourriture, le vin ou l'écriture. Lorsqu'on est dépressif, on est souvent dans l'urgence vitale mentalement : aller directement à ce qui est le plus accessible sur le plan du plaisir est préconisé.

    4
    Mercredi 27 Septembre à 19:02

    L'essentiel est de se faire plaisir wink2. Ne pas se poser de question. Il n'y a aucune règle en la matière. Si on en ressent du bien-être, c'est que c'est bon pour soi smile.

    Prenez soin de vous.

    Amicalement,

    Sérénita

    5
    Jeudi 28 Septembre à 10:21

    Pour vous :

    Arbre en automne

    Bonne journée à vous.

    Amicalement,

    Sérénita

      • Jeudi 28 Septembre à 14:06

        Merci beaucoup ! C'est le paradoxe poétique de l'automne : cette saison évoque avec force une certaine mélancolie illuminée cependant par la flamboyance de couleurs propres à vous redynamiser dès que le soleil pointe son nez. J'adore ! biggrin

    6
    Jeudi 28 Septembre à 17:30

    Avec plaisir smile.

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